Alexithymie dans le couple : quand l'autre ne sait pas nommer ce qu'il ressent
"A-lexithymia : sans mots pour ses émotions. Une incapacité à les identifier et à les nommer."
Peter Sifneos, psychiatre, créateur du concept (1973)Tu lui poses une question simple : "Comment tu te sens ?" Il hausse les épaules. "Je sais pas. Ça va." Tu insistes. Il se ferme. Ou il répond par des faits, des actions, des solutions mais jamais par ce que tu cherches vraiment : des mots sur ce qu'il vit intérieurement.
Tu as parfois l'impression d'aimer quelqu'un qui n'a pas de vie intérieure. Quelqu'un de présent physiquement, investi dans les tâches du qotidien mais émotionnellement absent. Comme si une vitre vous séparait.
Ce que tu vis a peut-être un nom : l'alexithymie. Et comprendre de quoi il s'agit peut changer la lecture que tu as de cette relation.
Qu'est-ce que l'alexithymie ?
L'alexithymie décrit une difficulté réelle à identifier ce qu'on ressent, à mettre des mots sur ses états intérieurs, à distinguer les émotions des sensations corporelles, et à faire preuve d'empathie envers les émotions de l'autre.
L'alexithymie n'est ni un trouble psychiatrique au sens strict, ni un manque d'intelligence émotionnelle. Elle décrit un fonctionnement particulier du traitement émotionnel, aux origines généralement très précoces.
Comment se forme l'alexithymie ?
Ce qu'on en consultation : l'alexithymie ne tombe pas du ciel. Elle s'est construite, progressivement, dans un environnement où les émotions n'avaient pas de place. Ces personnes ont grandi dans des familles où :
- Les émotions étaient ignorées, minimisées ou considérées comme une faiblesse
- Pleurer ou exprimer sa peur était vu comme inapproprié ou gênant
- La performance, l'action et la résolution de problèmes étaient valorisées au détriment du ressenti
- Un parent à traits narcissiques ou émotionnellement indisponible occupait toute la place émotionnelle
L'enfant apprend alors à couper le signal. Pas à refouler consciemment, mais à ne plus percevoir. Le corps ressent encore quelque chose, mais le cerveau ne reçoit plus le message clairement. La connexion entre la sensation physique et l'émotion correspondante s'est distendue.
Les manifestations possibles de l'alexithymie
Ces tendances se déploient sur un spectre et s'observent particulièrement dans les relations proches.
Verbal & Expression
- Réponses vagues ("Ça va", "Je sais pas", "Je suis fatigué")
- Décrit ses états par des sensations physiques ("J'ai le ventre serré")
- Peu ou pas de langage amoureux verbal
- Rarément "je t'aime", "tu me manques", "j'étais inquiet"
Comportemental
- Tendance à résoudre les problèmes plutôt qu'à les écouter
- Expression de l'affection par les actes (réparer, organiser, protéger)
- Malaise visible face aux émotions intenses de l'autre
- Difficulté à consoler ou valider les émotions du partenaire
Cognitif
- Peu d'imagination ou de rêverie
- Fonctionnement concret et pragmatique
- Difficulté à accéder à un monde intérieur riche
- Préférence nette pour les faits et les solutions
Corporel
- Somatisation fréquente : les émotions passent par le corps
- Maux de dos, migraines, tensions chroniques
- Confusion entre sensation physique et état émotionnel
- Le corps "parle" à la place des mots
Ces manifestations ne constituent pas un diagnostic. Seul un professionnel peut évaluer la présence d'alexithymie.
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C'est l'expression qui revient le plus dans la bouche des partenaires de personnes alexithymiques qui viennent consulter : "Je me sens seul·e alors qu'on est ensemble."
Au début de la relation, l'alexithymie peut passer inaperçue. La personne est fiable, stable, présente. Elle fait des choses : cuisine, répare, planifie, protège. Elle aime, mais elle aime à sa façon, par des actes. Avec le temps, ce qui manque devient criant : les conversations restent en surface, les moments difficiles sont gérés sans partage émotionnel, les conflits finissent sans vraie résolution parce que les émotions ne sont pas nommées. Quand tu pleures, il ne sait pas quoi faire.
"Il était là tout le temps. Il faisait tout pour la famille. Mais je n'ai jamais su ce qu'il ressentait vraiment. Après 12 ans de mariage, j'avais l'impression de ne pas le connaître."
Claire, 44 ans (témoignage anonymisé)
Une étude menée à l'Université du Missouri par Nicky Frye-Cox a montré que l'alexithymie est un prédicteur significatif de l'insatisfaction conjugale, y compris chez le partenaire non alexithymique, qui souffre du manque de validation émotionnelle et d'intimité réelle.
Ne pas interpréter le silence comme du rejet. L'alexithymique qui ne dit pas "je t'aime" ne vous rejette pas. Il exprime probablement son attachement autrement, par la fidélité, la présence physique, les gestes concrets. Apprendre à lire ce langage à lui ne remplace pas le besoin de mots, mais ça dépersonnalise.
Alexithymie ou attachement évitant : comment faire la différence ?
La distinction est importante parce qu'elle change l'approche thérapeutique.
| Alexithymie | Attachement évitant | |
|---|---|---|
| Accès aux émotions | Accès limité : ne sait sincèrement pas ce qu'il ressent | Ressent souvent de façon intense, mais apprend à taire |
| Réaction à "Qu'est-ce que tu ressens ?" | Cherche vraiment et ne trouve pas grand-chose. Pas sur la défensive. | Peut accéder à ses émotions en sécurité, mais se ferme sous pression |
| Origine | Coupure du signal émotionnel très tôt, le cerveau ne reçoit plus le message | Stratégie de protection apprise : montrer ses émotions était risqué |
| Ce qui aide | Approches corporelles (EMDR, hypnose, somatique) qui reconnectent sensation et émotion | Expériences relationnelles sécurisantes, thérapie axée sur l'attachement |
| Confusion fréquente | Perçu comme indifférent, froid, voire gaslight involontaire | Perçu comme distant, fuyant, peu engagé |
Ces deux profils peuvent se cumuler, et c'est fréquent. Mais les identifier correctement est essentiel pour ne pas tomber dans le piège d'interpréter l'alexithymie comme de l'indifférence ou du gaslighting intentionnel.
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Poser des questions concrètes plutôt qu'ouvertes. "Comment tu te sens ?" est une question trop vaste pour quelqu'un qui a du mal à lire ses états intérieurs. "Est-ce que tu étais content ce soir ?", "Tu avais l'air tendu tout à l'heure, il s'est passé quelque chose ?" sont bien plus accessibles.
Ne pas compenser indéfiniment. Si tu finis par porter seul·e toute la charge émotionnelle de la relation, ton ressenti ET le sien, c'est épuisant. Et cela peut glisser vers des schémas de dépendance affective où tu effaces tes propres besoins pour maintenir le lien.
Travailler sur ta propre confiance en toi. Vivre avec quelqu'un qui valide rarement tes émotions peut éroder durablement l'estime de soi. Ce n'est pas anodin, et ça appelle un travail thérapeutique indépendant de l'évolution de ta relation.
L'alexithymie peut-elle évoluer ?
Oui, mais c'est un travail de fond qui demande une approche spécifique. Les thérapies purement verbales et cognitives montrent des résultats limités avec l'alexithymie, précisément parce que le problème se situe en amont du langage. Ce qui fonctionne mieux, c'est ce qui passe par le corps :
- L'EMDR, qui travaille sur les mémoires sensorielles et relie progressivement les sensations corporelles à leur contenu émotionnel
- L'hypnose ericksonienne, qui contourne les défenses cognitives et accède à un niveau de traitement plus ancré
- Les approches somatiques, qui apprennent à lire les signaux du corps comme une carte des émotions
Les personnes alexithymiques qui s'engagent dans ce type de travail ne deviennent pas soudainement expressives et bavardes sur leurs émotions. Mais elles développent progressivement un accès à leur vie intérieure, et ça change tout dans la relation.
Et toi, dans tout ça ?
Si tu es le partenaire d'une personne alexithymique, je voudrais te dire ceci : ta souffrance est réelle. L'absence de mots, de validation, de réciprocité émotionnelle n'a rien d'anodin. Avoir besoin de réciprocité émotionnelle, c'est un besoin humain fondamental.
La question n'est pas seulement "est-ce qu'il ou elle peut changer ?" c'est aussi : "Est-ce que ce que j'ai ici suffit à me nourrir ?" Si tu te retrouves à t'oublier complètement pour rester dans cette relation, ou si tu traverses une séparation difficile après des années de solitude à deux : une thérapie pourrait t'aider à comprendre tes propres besoins.
C'est ce genre d'exploration que l'on peut faire ensemble, en EMDR, en hypnose ou en thérapie systémique, selon ce qui te correspond.
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Pour aller plus loin
Sources
- Sifneos, P. E. (1973). The prevalence of alexithymic characteristics in psychosomatic patients. Psychotherapy and Psychosomatics, 22(2-6), 255-262.
- Taylor, G. J., Bagby, R. M. & Parker, J. D. A. (1997). Disorders of Affect Regulation. Cambridge University Press.
- Frye-Cox, N. & Hesse, C. (2013). Alexithymia and marital quality. Journal of Family Psychology, 27(2), 212-221.
- van der Kolk, B. (2014). The Body Keeps the Score. Viking.
- Guédeney, N. & Guédeney, A. (2010). L'attachement : approche clinique. Masson.