Alexithymie dans le couple : quand l'autre ne sait pas nommer ce qu'il ressent
"A-lexithymia : sans mots pour ses émotions. Ce n'est pas une absence de sentiments - c'est une incapacité à les identifier et à les nommer."
Peter Sifneos, psychiatre - créateur du concept, 1973
Tu lui poses une question simple : "Comment tu te sens ?" Il hausse les épaules. "Je sais pas. Ça va." Tu insistes. Il se ferme. Ou il répond par des faits, des actions, des solutions mais jamais par ce que tu cherches vraiment : des mots sur ce qu'il vit intérieurement.
Tu as parfois l'impression d'aimer quelqu'un qui n'a pas de vie intérieure. Quelqu'un de présent physiquement, investi pratiquement mais émotionnellement absent. Comme si une vitre vous séparait.
Ce que tu vis a peut-être un nom : l'alexithymie. Et comprendre ce que c'est vraiment, et surtout ce que ce n'est pas, peut changer la lecture que tu as de cette relation.
Qu'est-ce que l'alexithymie ?
Le terme a été créé en 1973 par le psychiatre Peter Sifneos. Il vient du grec : a (sans), lexis (mots), thymos (émotions). Littéralement : sans mots pour ses émotions.
L'alexithymie décrit une difficulté profonde à :
- Identifier ce qu'on ressent ("Est-ce que je suis triste, fatigué ou en colère ? Je ne sais pas vraiment.")
- Mettre des mots sur ses états intérieurs
- Distinguer les émotions des sensations corporelles
- Faire preuve d'empathie envers les émotions de l'autre
- Accéder à un monde intérieur riche ou imaginatif
On estime qu'elle touche environ 10% de la population, avec une prévalence plus élevée chez les hommes. Ce n'est pas un trouble psychiatrique au sens strict, ni un manque d'intelligence émotionnelle. C'est un fonctionnement particulier du traitement émotionnel qui a le plus souvent des origines très précoces.
Comment se forme l'alexithymie ?
Ce que j'observe souvent en consultation : l'alexithymie ne tombe pas du ciel. Elle s'est construite, progressivement, dans un environnement où les émotions n'avaient pas de place.
Ces personnes ont souvent grandi dans des familles où :
- Les émotions étaient ignorées, minimisées ou considérées comme une faiblesse
- Pleurer ou exprimer sa peur était vu comme inapproprié ou gênant
- La performance, l'action et la résolution de problèmes étaient valorisées au détriment du ressenti
- Un parent à traits narcissiques ou émotionnellement indisponible occupait toute la place émotionnelle
L'enfant apprend alors à couper le signal. Pas à refouler consciemment mais à ne plus percevoir. Le corps ressent encore quelque chose, mais le cerveau ne reçoit plus le message clairement. La connexion entre la sensation physique et l'émotion correspondante s'est distendue.
L'alexithymique n'a pas appris à cacher ses émotions. Il a appris à ne plus y accéder.
C'est la différence fondamentale avec l'attachement évitant : la personne évitante ressent, mais se protège en ne montrant pas. La personne alexithymique, elle, a génuinement du mal à savoir ce qu'elle ressent.
Les manifestations possibles de l'alexithymie
Ces tendances se déploient sur un spectre et s'observent particulièrement dans les relations proches. Cette liste est non exhaustive :
- Réponses vagues ou factuelles aux questions émotionnelles ("Ca va", "Je sais pas", "Je suis fatigué")
- Difficulté à décrire ses sentiments autrement que par des sensations physiques ("J'ai le ventre serré")
- Tendance à résoudre les problèmes plutôt qu'à les écouter
- Peu ou pas de langage amoureux verbal (rarement "je t'aime", "tu me manques", "j'étais inquiet")
- Expression de l'affection principalement par les actes (réparer, organiser, protéger) plutôt que par les mots
- Malaise visible face aux émotions intenses de l'autre
- Difficulté à consoler ou à valider les émotions du partenaire
- Peu d'imagination ou de rêverie - fonctionnement concret et pragmatique
- Somatisation fréquente : les émotions passent par le corps (maux de dos, migraines, tensions)
Ces manifestations ne constituent pas un diagnostic. Seul un professionnel peut évaluer la présence d'alexithymie.
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Dans la relation amoureuse : la solitude à deux
C'est l'expression qui revient le plus souvent quand des partenaires de personnes alexithymiques viennent me consulter : "Je me sens seul·e alors qu'on est ensemble."
Au début de la relation, l'alexithymie peut passer inaperçue. La personne est souvent fiable, stable, présente. Elle fait des choses - cuisine, répare, planifie, protège. Elle aime, mais elle aime à sa façon, par les actes.
Mais avec le temps, ce qui manque devient criant :
- Les conversations restent en surface - météo, logistique, actualité
- Les moments difficiles sont gérés sans partage émotionnel
- Les conflits finissent sans vraie résolution, parce que les émotions ne sont pas nommées
- La tendresse verbale est rare ou inexistante
- Quand tu pleures, il ne sait pas quoi faire - il part ou il règle
"Il était là tout le temps. Il faisait tout pour la famille. Mais je n'ai jamais su ce qu'il ressentait vraiment. Après 12 ans de mariage, j'avais l'impression de ne pas le connaître."
Claire, 44 ans (témoignage anonymisé)
Une étude menée à l'Université du Missouri par la chercheuse Nicky Frye-Cox a montré que l'alexithymie est un prédicteur significatif de l'insatisfaction conjugale - y compris chez le partenaire non alexithymique, qui souffre du manque de validation émotionnelle et d'intimité réelle.
Alexithymie ou attachement évitant : comment faire la différence ?
C'est une question que j'entends souvent en consultation - et la distinction est importante, parce qu'elle change l'approche thérapeutique.
La personne à l'attachement évitant ressent des émotions - souvent de façon intense. Mais elle a appris à les taire pour se protéger du rejet ou de l'envahissement. Si elle se sent en sécurité, elle peut accéder à ce qu'elle ressent et le nommer.
La personne alexithymique a un accès limité à ses états intérieurs. Elle ne cache pas - elle ne sait génuinement pas. Quand on lui demande "qu'est-ce que tu ressens ?", elle n'est pas sur la défensive : elle cherche vraiment, et ne trouve pas grand-chose.
Ces deux profils peuvent se cumuler - et c'est fréquent. Mais les identifier correctement est essentiel pour ne pas tomber dans le piège d'interpréter l'alexithymie comme de l'indifférence, de la froideur, voire du gaslighting.
Il ne minimise pas tes émotions parce qu'il s'en fiche. Il ne sait tout simplement pas comment y répondre.
Comment avancer dans cette relation ?
Ne pas interpréter le silence comme du rejet. L'alexithymique qui ne dit pas "je t'aime" ne te rejette pas. Il exprime probablement son attachement autrement - par la fidélité, la présence physique, les gestes concrets. Apprendre à lire ce langage à lui ne remplace pas le besoin de mots - mais ça dépersonnalise.
Poser des questions concrètes plutôt qu'ouvertes. "Comment tu te sens ?" est une question trop vaste pour quelqu'un qui a du mal à lire ses états intérieurs. "Est-ce que tu étais content ce soir ?" ou "Tu avais l'air tendu tout à l'heure - il s'est passé quelque chose ?" sont des portes plus accessibles.
Ne pas compenser indéfiniment. Si tu finis par porter seul·e toute la charge émotionnelle de la relation - ton ressenti ET le sien - c'est épuisant. Et cela peut glisser vers des schémas de dépendance affective où tu effaces tes propres besoins pour maintenir le lien.
Travailler sur ta propre confiance en toi. Vivre avec quelqu'un qui valide rarement tes émotions peut éroder profondément l'estime de soi. Ce n'est pas anodin, et ça mérite d'être travaillé indépendamment de l'évolution de ta relation.
L'alexithymie peut-elle évoluer ?
Oui - mais c'est un travail de fond qui demande une approche spécifique.
Les thérapies purement verbales et cognitives montrent des résultats limités avec l'alexithymie, précisément parce que le problème se situe en amont du langage. Ce qui fonctionne mieux, c'est ce qui passe par le corps :
- L'EMDR, qui travaille sur les mémoires sensorielles et relie progressivement les sensations corporelles à leur contenu émotionnel
- L'hypnose ericksonienne, qui contourne les défenses cognitives et accède à un niveau de traitement plus profond
- Les approches somatiques, qui apprennent à lire les signaux du corps comme une carte des émotions
Ce que j'observe en consultation : les personnes alexithymiques qui s'engagent dans ce type de travail ne deviennent pas soudainement expressives et bavardes sur leurs émotions. Mais elles développent progressivement un accès à leur vie intérieure - et ça change tout dans la relation.
Et toi, dans tout ça ?
Si tu es le partenaire d'une personne alexithymique, je voudrais te dire ceci : ta souffrance est réelle. L'absence de mots, de validation, de réciprocité émotionnelle - ce n'est pas rien. Ce n'est pas "exiger trop". C'est un besoin humain fondamental.
La question n'est pas seulement "est-ce qu'il ou elle peut changer ?" - c'est aussi : "Est-ce que ce que j'ai ici suffit à me nourrir ?"
Si tu te retrouves à t'oublier complètement pour rester dans cette relation, ou si tu traverses une séparation difficile après des années de solitude à deux : une thérapie pourrait t'aider à comprendre tes propres besoins.
C'est ce genre de travail que l'on peut faire ensemble - en EMDR, en hypnose ou en thérapie systémique, selon ce qui te correspond.
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Séance découverte de 30 min offerte. Disponible lun-sam, 8h-21h, partout en France et à l'étranger.
Sources
- Sifneos, P.E. (1973). The prevalence of alexithymic characteristics in psychosomatic patients. Psychotherapy and Psychosomatics, 22(2-6), 255-262.
- Taylor, G.J., Bagby, R.M. & Parker, J.D.A. (1997). Disorders of Affect Regulation. Cambridge University Press.
- Frye-Cox, N. & Hesse, C. (2013). Alexithymia and marital quality. Journal of Family Psychology, 27(2), 212-221.
- Van der Kolk, B. (2014). The Body Keeps the Score. Viking.
- Guédeney, N. & Guédeney, A. (2010). L'attachement : approche clinique. Masson.
Laetitia Prat est une thérapeute certifiée depuis plus de 20 ans. Spécialisée en thérapie brève intégrative (Thérapie Systémique, EMDR, Hypnose Ericksonienne), elle accompagne les personnes traversant des relations toxiques, une dépendance affective, un burn-out, de l'anxiété, un deuil et l'après cancer. Elle exerce en ligne et accompagne des personnes en France et à l'international.
Cet article est écrit à titre informatif et ne remplace pas un suivi psychologique personnalisé.