Comment faire le deuil de quelqu'un qui est encore vivant
On parle peu de ce deuil-là. Celui qui n'a pas de cercueil, pas de faire-part, pas de condoléances. Celui où la personne est toujours là, quelque part dans le monde mais absente de votre vie, ou tellement transformée qu'elle n'est plus celle que vous avez connue.
Peut-être s'agit-il d'un parent avec qui vous avez dû couper les ponts. D'un ami proche dont vous avez vu la relation s'éteindre sans que vous compreniez vraiment pourquoi. D'un ex que vous aimez encore et qui continue de vivre sa vie à quelques rues de chez vous. D'un proche dont la maladie a lentement effacé la personnalité que vous aimiez.
Dans tous ces cas, vous vivez ce que la psychologue américaine Pauline Boss appelle le deuil ambigu ; une perte sans mort, sans rite, sans validation sociale. Et c'est l'une des formes de deuil les plus éprouvantes qui soient, précisément parce qu'elle est invisible.
Pourquoi ce deuil est si difficile à traverser
Il n'est reconnu par personne
Quand quelqu'un meurt, l'entourage se mobilise. On vous appelle. On vous apporte des plats. On vous dit "je suis désolé". La société dispose de rituels, enterrement, période de deuil, anniversaire du décès, pour baliser la douleur et lui donner une place légitime.
Mais quand vous faites le deuil de quelqu'un qui est encore vivant, personne ne sait vraiment quoi dire. Souvent, on minimise : "Tu verras, ça finira par s'arranger", "Il/elle est peut-être encore récupérable", "Au moins, il/elle n'est pas mort(e)." Ces réponses, même bien intentionnées, renvoient la personne à sa solitude. Elles invalident une douleur qui est pourtant bien réelle.
Mouna, 44 ans, qui avait dû couper tout contact avec sa mère après des années de relation maltraitante, me le disait ainsi lors de nos séances : "Le plus dur, c'est que les gens ne comprennent pas que je suis en deuil. Ils pensent que c'est un choix, que je peux défaire à tout moment. Mais moi, j'ai perdu ma mère. Elle est vivante, et je l'ai perdue."
Il n'a pas de fin claire
Le deuil classique suit, à peu près, un arc narratif. La perte est datée. On sait quand elle a eu lieu. Et même si le travail de deuil prend du temps, il a un point de départ identifiable.
Le deuil ambigu, lui, est flou par nature. La personne peut réapparaître. Elle peut changer. La relation peut se renouveler ou pas. Cette incertitude maintient le psychisme dans un état de veille permanent, une attente qui épuise et qui empêche le deuil de se faire vraiment.
On reste en suspens. Entre l'espoir et le renoncement. Entre la porte fermée et la porte entrouverte.
Il entre souvent en conflit avec la culpabilité
Faire le deuil d'une personne vivante, c'est aussi, symboliquement, décider de laisser partir. Et cette décision peut être vécue comme une trahison, une faute, un abandon.
C'est particulièrement vrai quand il s'agit d'un parent, d'un enfant adulte, ou d'un frère ou d'une sœur. La question revient sans cesse : "Et si je m'y étais pris(e) autrement ? Et si j'avais essayé encore une fois ?". La culpabilité vient brouiller le deuil et le prolonger indéfiniment.
Les situations les plus fréquentes
La rupture ou l'éloignement d'un proche
Une amitié qui s'étiole, une relation amoureuse qui se termine, un frère à qui on ne parle plus. Dans ces cas, la personne existe toujours, on peut la croiser, la voir poster sur les réseaux sociaux, entendre des nouvelles par l'entourage commun. Cette présence fantomatique complique énormément le travail de deuil. On n'arrive pas à "oublier" parce qu'on est régulièrement rappelé à la réalité de l'autre.
La coupure avec un parent toxique
C'est l'une des situations les plus douloureuses que j'accompagne en consultation. Décider de couper les ponts avec un parent toxique est rarement un choix fait à la légère ; c'est souvent le résultat de longues années d'efforts, de souffrance, et de tentatives infructueuses. Et pourtant, ce choix s'accompagne d'un deuil immense : celui du parent qu'on aurait voulu avoir, et qu'on n'aura jamais.
La maladie neuroévolutive
Alzheimer, démence, traumatisme cérébral… Quand la maladie transforme progressivement une personne au point qu'elle n'est plus reconnue par ceux qui l'aiment, le deuil commence avant la mort. On pleure quelqu'un qui est encore là, physiquement, mais dont la présence psychique s'évanouit. C'est un deuil qui dure, qui n'en finit pas, et qui peut durer des années.
Jean-Luc, 58 ans, accompagnait sa femme atteinte d'Alzheimer depuis quatre ans quand il m'a contacté : "Elle est dans la pièce d'à côté, et je suis en deuil. Je ne sais pas comment appeler ce que je vis. Ce n'est pas un veuvage. Ce n'est pas une séparation. C'est autre chose. Quelque chose pour lequel il n'existe pas de mot."
Ce que j'observe après 20 ans de pratique
Le deuil ambigu est, à mon sens, l'un des travaux thérapeutiques les plus délicats qui soient, précisément parce qu'il ne peut pas s'appuyer sur les ressources habituelles du deuil.
Ce que j'observe, c'est que les personnes qui traversent le mieux ce type de perte sont celles qui parviennent à faire deux choses simultanément, en apparence contradictoires : accepter la perte tout en laissant la porte entrouverte. C'est une position de réalité qui ne se ferme ni dans le faux espoir ni dans le désespoir définitif.
J'observe aussi que le manque de rituel est souvent l'obstacle le plus sous-estimé. Créer un rituel symbolique - écrire une lettre qu'on n'enverra pas, allumer une bougie, se rendre dans un endroit significatif - peut aider le psychisme à déposer ce qu'il porte, même en l'absence de cérémonie officielle.
4 repères pour traverser ce deuil
Nommer ce que vous vivez comme un deuil. Pas une dispute. Pas une "situation compliquée". Un deuil. Donner ce nom à ce que vous traversez est souvent le premier pas vers une reconnaissance de la douleur par vous-même et par votre entourage.
Vous autoriser à pleurer quelqu'un qui est vivant. La tristesse n'a pas besoin d'une mort pour être légitime. Vous pouvez pleurer la relation que vous aviez, la personne qu'elle était, le lien que vous espériez construire. Ce n'est pas dramatiser mais c'est être honnête avec ce que vous ressentez.
Créer un rituel symbolique. En l'absence de rite social, créez le vôtre. Écrire une lettre, dessiner, planter quelque chose, vous rendre dans un endroit chargé de sens… Ces gestes donnent au psychisme un point d'ancrage pour commencer à intégrer la perte.
Chercher un espace où ce deuil est reconnu. Que ce soit en thérapie, dans un groupe de parole, ou auprès d'un proche qui comprend vraiment : trouver un lieu où votre douleur est validée est essentiel. La solitude dans ce type de deuil est l'un de ses plus grands dangers. Si vous êtes l'entourage d’une personne qui traverse ce deuil, mon article sur comment soutenir quelqu’un en deuil peut vous aider à trouver les bons mots.
Votre deuil dure depuis trop longtemps ? Je propose une première consultation gratuite pour faire le point ensemble, comprendre ce qui bloque et construire un accompagnement adapté. Sans engagement.
Ce que dit la science : le deuil ambigu reconnu par la recherche
Le concept de deuil ambigu n'est pas qu'une intuition clinique ; il est soutenu par des décennies de recherche en psychologie du deuil. Pauline Boss, psychologue à l'Université du Minnesota, a consacré une grande partie de sa carrière à documenter ce phénomène. Ses travaux montrent que l'absence de résolution claire - ne pas savoir si la relation est définitivement perdue ou s'il reste un espoir - génère un stress psychologique chronique particulièrement épuisant.
Ce stress chronique a des effets mesurables : sur le sommeil, sur le système immunitaire, sur la capacité de concentration, et sur le risque de dépression. Le cerveau ne peut pas entamer son processus de récupération tant qu'il perçoit la situation comme non résolue.
Des recherches plus récentes en neurosciences du deuil, notamment les travaux de Mary-Frances O'Connor, montrent que le cerveau traite la perte d'un lien affectif dans les mêmes zones que la douleur physique. Autrement dit : votre souffrance est littéralement réelle, pas seulement métaphorique.
Les effets concrets sur le corps et le quotidien
Le deuil ambigu ne reste pas dans la tête. Il s'installe dans le corps et dans le quotidien de façons très concrètes, que je vois régulièrement en consultation.
Sur le sommeil. L'incertitude propre au deuil ambigu nourrit les ruminations nocturnes. On repasse les scènes, on réécrit les conversations, on imagine ce qu'on aurait pu dire. Le sommeil devient fragmenté, moins réparateur.
Sur la concentration. Une partie de l'énergie cognitive est constamment mobilisée par la situation non résolue. Cela se traduit par des difficultés à se concentrer au travail, une mémoire qui flanche, une fatigue mentale persistante.
Sur les relations. La souffrance non reconnue tend à s'exprimer là où elle le peut, souvent dans les relations les plus proches. Irritabilité, repli, hypersensibilité : les proches peuvent en faire les frais sans toujours comprendre pourquoi.
Sur l'image de soi. La culpabilité inhérente à ce type de deuil, "ai-je fait tout ce que je pouvais ?", peut éroder progressivement l'estime de soi. Se traiter avec la même bienveillance qu'on accorderait à un(e) ami(e) dans la même situation est un exercice difficile mais essentiel.
Trois erreurs fréquentes qui prolongent ce deuil
Après vingt ans d'accompagnement, j'ai identifié trois erreurs que les personnes en deuil ambigu font le plus souvent, sans le savoir, et toujours avec les meilleures intentions.
Attendre une clôture externe. Attendre que l'autre fasse un geste, s'excuse, revienne, disparaisse complètement. Cette attente donne le pouvoir de la guérison à quelqu'un d'autre et c'est une position de grande vulnérabilité. La clôture, dans ce type de deuil, doit venir de l'intérieur.
Minimiser pour ne pas déranger. "Ce n'est pas si grave", "d'autres ont vécu pire", "je ne vais pas me plaindre pour ça." Cette minimisation coupe l'accès à l'aide et à la propre reconnaissance de sa souffrance. Elle prolonge le deuil bien plus qu'elle ne le raccourcit.
Chercher à comprendre l'incompréhensible. Certaines ruptures n'ont pas d'explication satisfaisante. Certains comportements ne seront jamais vraiment élucidés. Passer des mois ou des années à chercher pourquoi peut devenir une façon d'éviter de faire le deuil du quoi — la relation perdue elle-même.
Votre douleur est réelle, même sans tombes pour vous recueillir
Faire le deuil de quelqu'un qui est encore vivant, c'est traverser une perte que le monde ne voit pas. Pas de rituel, pas de condoléances, pas de date anniversaire pour marquer la perte. Juste vous, avec ce vide qui a la forme d'une personne qui respire encore quelque part.
Mais cette douleur est réelle. Ce deuil est réel. Et il mérite d'être accompagné avec autant de soin et de bienveillance que n'importe quel autre.
💬 FAQ - Les questions que vous vous posez
Peut-on vraiment parler de deuil quand la personne est encore en vie ?
Oui, tout à fait. La psychologue Pauline Boss a théorisé ce qu'elle appelle le "deuil ambigu" pour décrire précisément ces situations où une personne est physiquement présente mais psychologiquement absente ou physiquement absente sans qu'il y ait eu de mort. C'est un deuil à part entière, avec ses propres mécanismes et ses propres besoins.
Comment faire le deuil d'un parent toxique encore vivant ?
C'est l'un des deuils les plus complexes. Il implique de faire le deuil à la fois de la relation réelle (souvent douloureuse) et du parent idéal qu'on n'a jamais eu. Un accompagnement thérapeutique est souvent nécessaire pour dénouer la culpabilité et la tristesse qui s'entremêlent dans ce processus.
Est-ce normal de ressentir de la colère dans ce type de deuil ?
Oui, et même fréquent. La colère fait partie du deuil et dans le deuil ambigu, elle est souvent amplifiée par l'injustice de la situation : la personne est là, et pourtant inaccessible. La colère peut aussi être dirigée contre soi-même ("pourquoi n'ai-je pas fait autrement ?"), ce qui mérite d'être exploré en thérapie.
Faut-il garder l'espoir d'une réconciliation ?
Cela dépend de chaque situation. L'espoir peut être sain s'il ne vous empêche pas de vivre. Il devient problématique quand il vous maintient dans une attente qui gigèle votre vie. La question n'est pas "faut-il garder espoir" mais plutôt "est-ce que cet espoir me permet d'avancer ou m'en empêche ?"
Pourquoi ce type de deuil dure-t-il si longtemps ?
Principalement parce qu'il manque de points de clôture. Sans événement définitif, le psychisme reste dans l'incertitude et peine à enclencher les phases de deuil. La présence de la personne sur les réseaux sociaux, les nouvelles via des tiers, ou la possibilité d'un contact réactivent régulièrement la douleur.
Quel type de thérapie aide le plus dans ce cas ?
Plusieurs approches peuvent aider : la thérapie d'acceptation et d'engagement (ACT), les thérapies centrées sur les blessures d'attachement, ou encore l'EMDR pour les situations marquées par du trauma. L'essentiel est de trouver un thérapeute qui reconnaît ce type de deuil comme un deuil à part entière et non comme une simple "difficulté relationnelle".
📚 Sources
Hanus, M. (1994). Les deuils dans la vie. Maloine.
Bacqué, M.-F. (2000). Le deuil à vivre. Odile Jacob.
Charazac, P. (2009). Soigner la maladie d’Alzheimer et ses proches. Dunod.
Boss, P. (1999). Ambiguous Loss: Learning to Live with Unresolved Grief. Harvard University Press.
Boss, P. (2006). Loss, Trauma, and Resilience: Therapeutic Work with Ambiguous Loss. W.W. Norton & Company.
Laetitia Prat est une thérapeute ayant plus de 20 ans d’expérience, pratiquant la Psychothérapie systémique, l’EMDR, et l’Hypnose ericksonienne. Elle accompagne relations toxiques, anxiété, estime de soi, burn-out, deuil, PMA et après-cancer. Elle exerce en consultation visio partout en France et dans le monde pour tous les francophones. Elle est l’auteure d’un ouvrage sur l’après-cancer à paraître en mai 2026.
Cet article est proposé à titre informatif et ne remplace pas un accompagnement thérapeutique personnalisé. Si vous traversez une période difficile, je vous invite à consulter un professionnel de santé.