Faire le deuil d'un parent absent ou toxique
Il y a des deuils qui surprennent. Celui d'un parent absent ou toxique en fait partie. On croyait s'être fait(e) à l'idée. On avait peut-être même souhaité, dans ses moments les plus sombres, que cette relation difficile se termine enfin. Et puis la mort arrive et quelque chose de profondément inattendu se met en mouvement.
Pas toujours des larmes. Parfois du soulagement. De la colère. Une tristesse d'une nature particulière, pas celle de perdre quelqu'un qu'on aimait pleinement, mais celle de perdre définitivement quelque chose qu'on espérait encore, peut-être sans le savoir. La possibilité que les choses s'arrangent un jour. Que le parent qu'on aurait voulu finisse par exister.
C'est ce deuil-là que je veux explorer avec vous. Celui du parent qu'on avait, et celui du parent qu'on n'a jamais eu.
Deux deuils en un
C'est la spécificité fondamentale de ce type de perte : on ne fait pas seulement le deuil d'une personne. On fait simultanément le deuil de deux réalités superposées.
Le deuil du parent réel : la personne qui existait, avec ses forces et ses failles, ses absences et ses présences épisodiques, ses blessures à elle qui ont rejaillit sur vous.
Le deuil du parent idéal : celui qu'on aurait voulu avoir. Présent, aimant, protecteur, curieux de qui vous êtes. Ce parent-là n'a jamais existé, mais il a été espéré, attendu, parfois longtemps. Et c'est souvent ce deuil-là, silencieux, qui est le plus douloureux.
Céline, 47 ans, m'a consultée quelques semaines après le décès de sa mère, avec laquelle elle avait eu une relation distante et souvent douloureuse : "Je ne pleurais pas pour elle. Je pleurais pour la mère que je n'aurai jamais eue. Je pleurais pour la petite fille que j'étais, qui attendait quelque chose qui n'est jamais venu. Et maintenant, c'est définitivement fini. L'espoir aussi est mort avec elle." (témoignage anonymisé).
Le soulagement et la culpabilité qui suit
Un sentiment que très peu de personnes nomment, mais que j'entends régulièrement en consultation : le soulagement. La mort d'un parent toxique ou absent peut être vécue, au moins partiellement, comme une libération.
La libération d'une relation épuisante. La fin d'une attente interminable. La possibilité de ne plus être blessé(e), déçu(e), ou ignoré(e) par cette personne.
Mais ce soulagement s'accompagne presque systématiquement d'une culpabilité intense. “Comment puis-je ressentir du soulagement ? C'était mon parent. Je suis un(e) monstre.”
Je veux être très claire sur ce point : ressentir du soulagement à la mort d'un parent toxique est une réponse humaine à la fin d'une souffrance chronique. Ces deux émotions, soulagement et tristesse, peuvent coexister. Elles sont toutes les deux légitimes.
La colère post-mortem : une émotion mal comprise
À la mort d'un parent ordinairement aimé, la colère est une étape du deuil parmi d'autres. À la mort d'un parent absent ou toxique, elle peut être massive et elle peut prendre des formes particulièrement déstabilisantes.
Colère contre le parent, pour tout ce qu'il ou elle n'a pas été. Colère parce qu'il est mort avant qu'on ait pu avoir une vraie conversation. Colère parce qu'il ne s'est jamais excusé, n'a jamais reconnu ce qu'il avait fait. Colère parce que maintenant, il ne le pourra plus jamais.
Cette colère peut surgir lors de la cérémonie funèbre, en entendant les autres parler du défunt comme d'une personne merveilleuse alors que votre expérience de lui ou d'elle était radicalement différente. Cette dissonance entre le “récit public” du défunt et votre vérité privée est l'une des dimensions les plus éprouvantes de ce type de deuil.
La pression familiale et sociale
Dans ce contexte, l'entourage est rarement d'un grand secours et peut même aggraver la situation. Les injonctions implicites ou explicites sont nombreuses : “Maintenant qu'il/elle est parti(e), laisse tomber le passé.” “Les morts, on ne parle pas en mal d'eux.” “Tu devrais être triste, c'était ton père/ta mère.”
Ces injonctions forcent à jouer un rôle, celui de l'enfant en deuil de son parent aimé, qui ne correspond pas à la réalité vécue. Et jouer ce rôle, tout en portant en privé une expérience radicalement différente, est une source d'épuisement et d'isolement considérable.
Martin, 52 ans, m'a décrit avec précision la cérémonie funèbre de son père, qui l'avait abandonné à l'âge de 7 ans et n'avait jamais cherché à le recontacter : "Tous les gens pleuraient et me disaient que j'avais perdu un homme formidable. Et moi, je souriais et je remerciais, pendant que l'enfant de 7 ans en moi criait qu'il n'avait connu qu'un homme qui l'avait abandonné."(témoignage anonymisé)
On peut aussi faire le deuil d'un parent qui respire encore, c'est même l'une des formes de deuil les moins reconnues. J'en parle en détail dans cet article sur le deuil d'une personne encore vivante
Ce que dit la psychologie : la théorie des blessures d'attachement
Les travaux de John Bowlby sur l'attachement, et ceux de ses successeurs comme Mary Ainsworth et plus tard Daniel Siegel, nous aident à comprendre pourquoi la relation à un parent, même toxique ou absent, laisse des traces si profondes.
L'attachement au parent est le premier lien affectif de l'existence. Quand ce lien est blessé, par l'absence, la maltraitance, la négligence, ou la toxicité, la blessure se loge profondément dans le système nerveux et dans la structure de la personnalité. Elle influence la façon dont on entre en relation avec les autres, dont on se voit soi-même, et dont on interprète l'amour.
Faire le deuil de ce parent, c'est donc aussi, potentiellement, amorcer un travail sur ces blessures d'attachement fondatrices. C'est un travail qui est aussi l'un des plus transformateurs qu'on puisse entreprendre.
Ce que j'observe après 20 ans de pratique
Ce deuil-là est l'un de ceux qui me touchent le plus dans ma pratique. Pas parce qu'il est plus douloureux que les autres toutes les douleurs se valent. Mais parce qu'il est si souvent porté dans une solitude profonde, sans que la personne se sente autorisée à le nommer comme un deuil à part entière.
Ce que j'observe, c'est que les personnes qui en ressortent le mieux sont celles qui ont pu, dans un espace sûr, souvent thérapeutique, dire la vérité de leur expérience. Leur vérité. Avec la colère, le soulagement, la tristesse, et parfois même l'amour malgrè tout car on peut aimer quelqu'un qui nous a blessé.
Si quelque chose dans ces mots a résonné en vous, je vous invite à me contacter pour un premier échange offert, sans aucun engagement - juste un espace pour se rencontrer, poser vos questions, et explorer si cet accompagnement vous correspond vraiment.
4 repères pour traverser ce deuil
Donnez-vous la permission de ne pas être “le bon endeuillé”. Vous n'êtes pas obligé(e) de pleurer conformément aux attentes. Votre relation était complexe. Votre deuil l'est aussi. C'est normal. Cela peut vouloir dire traverser les funérailles sans larmes, ressentir une forme de légèreté dans les jours qui suivent, ou ne pas avoir envie d'en parler à votre entourage. Cela est une réponse cohérente à une relation qui ne l'était pas.
Séparez les deux deuils. Prenez le temps d'identifier ce que vous pleurez vraiment. Est-ce la personne réelle ? Le parent idéal que vous n'avez pas eu ? La possibilité perdue d'une réconciliation ? Ces deuils n'ont pas les mêmes besoins et ne se traversent pas de la même façon. Il peut être utile de les écrire, séparément, comme deux lettres distinctes ; l'une adressée au parent que vous aviez, l'autre au parent que vous auriez voulu avoir.
Autorisez toutes les émotions. Soulagement, colère, tristesse, ambivalence, parfois même indifférence. Toutes sont valides. Aucune ne dit quelque chose de définitif sur qui vous êtes. Ce qui bloque le deuil, ce n'est pas d'avoir de “mauvaises” émotions mais c'est de les juger au lieu de les laisser traverser.
Cherchez un espace où votre vérité peut être dite. Ce deuil a besoin d'un cadre où la complexité de la relation peut être nommée sans jugement. Pas un dîner de famille, pas une conversation de couloir. Un espace où vous n'avez pas à vous justifier, ni à protéger la mémoire du défunt. La thérapie individuelle est souvent l'espace le plus adapté pour ce travail spécifique, précisément parce qu'il n'y a rien à tenir pour quelqu'un d'autre.
Le deuil comme porte d’entrée vers soi
Il y a quelque chose de paradoxal dans le deuil d’un parent toxique ou absent : il est souvent l’un des deuils les plus douloureux à traverser, mais aussi l’un des plus transformateurs.
Pourquoi ? Parce que faire le deuil de ce parent - vraiment le traverser - implique souvent de se confronter à des questions fondamentales sur soi-même. Comment ma relation à ce parent a-t-elle façonné ma façon d'aimer ? De recevoir de l'amour ? De me voir moi-même ? De m'autoriser à occuper de l'espace dans la vie des autres ?
Ces questions ne sont pas confortables. Mais elles sont productives. J'ai accompagné des personnes qui, au bout d'un travail de deuil de ce type, ont vécu une reconstruction profonde de leur vie relationnelle parce que cela avait ouvert un espace pour un travail intérieur qui n'était pas possible tant que la relation était encore active.
Quand les fratries ne vivent pas le même deuil
L'un des aspects les plus déroutants du deuil d'un parent toxique est que les frères et sœurs peuvent vivre des deuils radicalement différents. Le parent n'a pas nécessairement eu le même comportement avec chacun de ses enfants ; certains ont pu être davantage protégés, d'autres davantage visés. Et même avec des expériences similaires, les blessures ne laissent pas les mêmes traces selon la personnalité, la position dans la fratrie, ou le moment de la vie où les événements se sont produits.
Cette divergence peut créer des tensions importantes dans la famille. Celui qui porte de la colère face à celui qui pleure sincèrement. Celle qui ressent du soulagement face à celle qui est dévastée. Ces écarts sont normaux mais ils peuvent alimenter des incompréhensions profondes, voire des ruptures familiales, dans une période déjà fragile.
Si vous traversez un deuil très différent de celui de vos frères et sœurs, sachez que votre expérience est valide même si elle ne correspond pas à la leur. Chercher un espace thérapeutique individuel, plutôt que de vous épuiser à vous justifier dans la dynamique familiale, est souvent la voie la plus sage.
Le corps se souvient : les traces physiques de l’enfance blessée
Les blessures d'attachement laissent des traces non seulement émotionnelles, mais aussi physiques. Les travaux de Bessel van der Kolk sur le trauma ont montré que les expériences d'insecurité chronique dans l'enfance s'inscrivent dans le système nerveux autonome en influençant la réponse au stress, le sommeil, la capacité à se sentir en sécurité dans le corps.
Certaines personnes traversant le deuil d'un parent toxique observent une réactivation de symptômes somatiques : tensions musculaires chroniques, troubles digestifs, fatigue profonde. Ce n'est pas une coïncidence. C'est le système nerveux qui relâche quelque chose qu'il gardait en tension depuis longtemps parfois depuis l'enfance. Des approches corporelles comme la thérapie sensorimotrice, le yoga thérapeutique ou l'EMDR peuvent être de précieux compléments au travail verbal dans ce type de deuil.
Vous avez le droit de vivre ce deuil à votre manière
Il n'existe pas de bonne façon de faire le deuil d'un parent absent ou toxique. Il existe votre façon avec toute la complexité de ce que vous avez vécu, de ce que vous avez espéré, et de ce que vous portez.
Ce deuil est le vôtre. Et il a le droit à un espace aussi vaste et aussi bienveillant que n'importe quel autre deuil même si le monde autour de vous ne sait pas toujours le reconnaître.
Si vous vous reconnaissez dans ce que vous avez lu ici, dans la colère, le soulagement, l'ambivalence, ou simplement cette tristesse d'une nature étrange que vous n'arriviez pas à tout à fait nommer. Il existe un accompagnement pour le traverser sans avoir à le justifier, ni à le minimiser.
Je suis là pour ça.
💬 FAQ - Les questions que vous vous posez
Est-il normal de ne pas pleurer à la mort d'un parent toxique ?
Oui, tout à fait. Les larmes ne sont pas la seule forme de deuil légitime. Ne pas pleurer ne signifie pas qu'on n'est pas affecté(e) cela peut signifier que la relation était suffisamment douloureuse pour que la mort ne génère pas de tristesse classique. D'autres émotions, soulagement, colère, engourdissement, sont toutes valides.
Comment gérer la pression familiale de « bien se tenir » lors des funérailles ?
Vous n'êtes pas obligé(e) de performer un deuil qui ne correspond pas à ce que vous vivez. Vous pouvez être présent(e) par respect pour les autres, tout en gardant votre vérité intérieure pour un espace plus sûr. La distinction entre la cérémonie publique et votre espace privé est légitime.
Peut-on faire son deuil si on avait coupé les ponts avec le parent ?
Oui. Avoir coupé les ponts ne signifie pas qu'il n'y a rien à faire le deuil. Il reste souvent à faire le deuil du parent qu'on aurait voulu avoir, de la relation qu'on a essayé de construire, et de la possibilité, désormais définitivement close, d'une réconciliation.
La mort d'un parent toxique peut-elle libérer psychologiquement ?
Oui, parfois. Certaines personnes décrivent un épuisement qui se lève, une liberté nouvelle à exister sans l'ombre de la relation. Ce soulagement est normal. Il peut coexister avec une tristesse profonde et ces deux émotions ne se contredisent pas.
Faut-il pardonner un parent toxique décédé pour avancer ?
Le pardon n'est pas une condition nécessaire à la guérison. Il peut venir, plus tard, si le terrain y est prêt mais il ne peut pas être forcé. Ce qui aide, c'est de comprendre, pas forcément d'excuser, et de trouver une façon de poser le poids de la relation sans avoir besoin de l'absolution de l'autre.
📚 Sources
Bowlby, J. (1969–1980). Attachment and Loss (3 volumes). Hogarth Press.
Ainsworth, M.D.S. (1978). Patterns of Attachment. Lawrence Erlbaum Associates.
Siegel, D.J. (1999). The Developing Mind: How Relationships and the Brain Interact to Shape Who We Are. Guilford Press.
van der Kolk, B. (2014). The Body Keeps the Score: Brain, Mind, and Body in the Healing of Trauma. Viking.
Cyrulnik, B. (1999). Un merveilleux malheur. Odile Jacob.
Laetitia Prat est une thérapeute ayant plus de 20 ans d’expérience, pratiquant la Psychothérapie systémique, l’EMDR, et l’Hypnose ericksonienne. Elle accompagne relations toxiques, anxiété, estime de soi, burn-out, deuil, PMA et après-cancer. Elle exerce en consultation visio partout en France et dans le monde pour tous les francophones. Elle est l’auteure d’un ouvrage sur l’après-cancer à paraître en mai 2026.
Cet article est proposé à titre informatif et ne remplace pas un accompagnement thérapeutique personnalisé. Si vous traversez une période difficile, je vous invite à consulter un professionnel de santé.